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Orlan
Stephan Oriach
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L’image journalistique, télévisuelle ou autre, a toujours provoqué une interprétation erronée de la démarche de l’artiste Orlan. Ceci avait la cruelle tendance à annihiler la qualité même de ses actions, à créer le doute permanent s’instillant dans l’esprit de ceux, nombreux, à être concernés par cette démarche. En 1991, d’un commun accord, il a donc été décidé que la réalisation du film s’avérait nécessaire. L’esprit de la métamorphose devait se substituer aux images “chocs” entretenues par les médias de l’époque.

MA "OPERATION OPERA" 1991

L’apparition à l’écran du matériau exploité par Orlan : - son propre corps - , est sensée engloutir le spectateur dans cette fascination /répulsion : l’image de la matière première, la chair d’Orlan, sculptée par l’outil d’un praticien sollicité par Orlan, le corps héritant souvent d’une nouvelle substance organique et/ou plastique, qui peu à peu diffère.
Le chirurgien-complice n’est plus le dieu médical qui s’alimente à la source lucrative comme habituellement avec ses patient-sujets, ce praticien n’est pas non plus le modeleur mythique devenant “artiste” lui aussi, mais, appartenant au corps médical, il est inclut dans la chaîne de fabrication.

MA "OPERATION OPERA" 1991

L’instrument, tout de même, existe : c’est le bistouri. Il signe la chair, c’est aussi la canule en aventure dans l’espace intérieur. Le but est d’extraire la précieuse graisse transvasée, incluse dans un autre espace intérieur : un reliquaire. La matière Orlan est emballée dans une capsule transparente où se lit l’histoire d’un corps. Dans cette boîte de verre blindée et cerclée d’acier, l’œuvre d’art conserve l’organique en voyage de par le Monde, de galerie en galerie.
L’esthétique de la disparition d’une première image du visage, du corps, renouvelle l’entreprise de l’apparence : un visage en appelle un autre. Cette dissimulation de l’identité physiologique première est justement l’œuvre lancée dans le programme de mutation. Le temps cosmique où évolue la mouvance de la forme est de toute façon cet univers : une illusion où l’art est là pour nous annoncer la virtualité de l’univers où convergent toutes formes vers l’identification absolue décidée à l’avance par l’artiste.

La structure idéale ne sera pas limitée à l’application sans fin de la chirurgie, car ceci impliquerait à nouveau le catastrophisme médiatique et ruinerait le parcours. Il y a d’autres actions, d’autres performances à venir, il y a les actions passées de la plus haute importance, heureusement filmées, archivées et protégées. L’archéologie protégeant et conservant vaille que vaille les images vidéographiques primitives, je devrais parvenir à mettre en symbiose ces archives installées en contrepoint de la surface pelliculaire.

"OPERATION OPERA" 1991

Divers états de représentations mythologiques de notre histoire naviguent à l’intérieur du continuum espace-temps et la poursuite de l’œuvre rend l’imaginaire possible. De déesses antiques surgissent les formes de Orlan la répliquante , l’accomplissement du rite de cette genèse s’élabore dans cet atelier maudit, bloc - opératoire chaotique, baroque, sous le signe de cette confusion de type création du Monde où toiles peintes, sous-objets de matière plastique et robes signées sont confrontées aux corbeilles de fruits, aux caméras, à un danseur de rap, à un homard, aux techniciens de la vidéo et du cinéma et de la photographie, haletant par ailleurs dans des combinaisons de sous-mariniers!!

MA "OPERATION OPERA" 1991

Cinématismes vertigineux.
Ce laboratoire qui est le film , qui est l’opération du film qui est le film de l’opération est ce charivari, la sarabande des chirurgiens, des anesthésistes et du danseur sur-excités autour du sujet. Entraîné, le corps-sac-costume dans un temps où l’ensemble de l’univers va à rebours.
La philosophie hindoue déclare que l’âme dans l’espace intérieur du corps-sac-costume-cousu-décousu est invariable, elle existe depuis l’amorce de la spirale du premier cycle cosmique, le souffle de cette âme est blindé, indestructible.
Pendant que l’artiste Orlan, l’Etre d’un temps intermédiaire, tente de se reposer entre deux opérations, endimanché dans ces bandes adhésives ressemblant à celles emballant les boites de pellicules exposées, je pense aux traumatismes des interventions, aux éventuelles conséquences physiologiques et me pose les questions : est-ce que l’âme bondit d’un corps du sujet à l’autre corps, après chaque réincarnation ? Un texte tamoul dit : le corps n’est qu’un mensonge, ce n’est qu’un sac de vent.

IMA
"OPERATION OPERA" 1991

Car la conscience du temps, comme les tissus en permanente cicatrisation, comme le tissus du corps-costume-cousu-décousu-recousu, se recolle automatiquement, je souhaite que l’âme du film, si elle existe, se recolle aussi à coup de scotch sur ma table de montage.

MA "OPERATION OPERA" 1991

Khrisna explique que l’âme se déplace de corps en corps après chaque renaissance.... Le voyage en Inde. L’artiste féminin charnel y accomplit également d’autres types de travaux : l’expérience à Madras dans le Tamil Nadu en est la sublime démonstration. Le travail alliant Orlan aux peintres indiens habitués au gigantisme pictural prend forme et cette connivence transpose la structure de l’esprit du film. Le corps-territoire disparaît temporairement pour laisser place au dynamique passage des pinceaux.

Dans la capitale indienne du cinéma, les spécialistes de la confection d’affiches de cinéma, les peintres, transfèrent sur toile en multiples portraits sur-dimensionnés, le “Vidéo-Art” réalisé par Orlan, les photographies, les titres générés grâce à l’informatique et surtout les performances en bloc-opératoires. L’Artiste pose dans une plastique où intervient la publicité. Le support de cette réclame est une série fictive de films où l’imaginaire est Orlan l’héroïne. On cherchera à savoir si les films de cette série sont réalisés ou à créer.

MA JOËL RAFFIER DIR ALLIANCE FR MADRAS 1992

Grâce aux rickshaws, triporteurs vibratiles et surchauffés, le portrait géant de la Star est transporté allégrement au travers de la mégapole pour être suspendu à la façade du cinéma Liberty. Thiru, Shridar et les peintres sont avec nous dans cette grandiose et naturelle cérémonie cinéphile. Tournage. Le clap devient l’absurde pince qui claque comme les instruments de chirurgie servant à fixer les champs opératoires, l’opérée l’est à nouveau derrière l’iris de la machine, cette fois dans le champ de la caméra, hors de l’atelier sanglant. Caméra et piétons et camions et rickshaws et nous, sommes les cadreurs paradant sur le parcours de l’héroïne en approche.

MA "MADRAS" 1992

Ruées vers la vedette peinte sur contre-plaqué de récupération, la poussière et le panneau coloré semblent transportés par le vent qui entraîne la foule, mais la vraie, en chair et en os est là, resplendissante et adulée comme il se doit de l’être des vedettes à découvert ! Costumée comme la peinture ! Peinte comme le costume et la casquette !
Du trajet parcouru au travers de la sculpture vivante, travaillée grâce à la technique de la taille directe, le voyage se perpétue dans la peinture vivante. Sainte-Orlan, enfin, dans les ateliers des peintres, devient Déesse Kali et les multiples bras s’agitent, - dans une image gelée par l’acrylique et l’huile - . Ces bras brandissent les accessoires vus dans le bloc opératoire parisien et sont transposés
sur toiles.
En face, Ganesh, assis dans le temple, rigole et tolère. Finalement, les tamouls ont compris la démarche d’Orlan, en tout cas personne n’a été perturbé par l’aventure de l’artiste. Les hindous sont toutefois surpris par le fait de la réincarnation dans leur propre vie…, pour eux, c’est après la mort.

MA "MADRAS" 1992

La plupart des toiles peintes, une fois enregistrées, photographiées, filmées, sont destinées à rendre étanches les toitures locales. Envelopper les toitures et autres architectures est une manie de certains, mais là s’offre d’autres Orlan-corps, unité de mesure cosmique, au paysage urbain de Madras.
La 7 ème opération-chirurgicale-performance à New-York : l’action filmée est couplée à tous les moyens de télécommunications interactifs : satellite qui diffuse les images en direct, retransmission à la galerie Sandra Gering de New-York ; visiophone qui transmet l’évolution de l’opération au Centre Georges Pompidou à Paris, au Mac Luhan Center à Toronto.

MA NEW YORK 1993

Réunis en colloque pour cette occasion, critiques d’art et philosophes débattent du sujet, Gladys Fabre, Pierre Restany, Serge François, interrogent Orlan , analysent sa démarche artistique durant l’opération, alors que le Docteur Marjorie Cramer pose des implants de silicone à l’intérieur du visage ouvert ensanglanté de l’artiste, oeuvrant à la mutation morphologique. Les réflexions postopératoires des lendemains nous montrent Orlan en conversation avec Barbara Rose, historienne et critique d’art new-yorkaise, dans, entre autres, un débat analogique entre la violence de la guerre à la télévision et la violence de la performance de l’artiste.

MA PIERRE RESTANY, CRITIQUE D'ART

MA SERGE FRANÇOIS PHILOSOPHE, ECRIVAIN

MA GLADYS FABRE CRITIQUE D’ART

Je voudrais que les designers généticiens du futur s’interrogent sur ce film qui s’oblige à montrer l’état de fugue scientifique véritable dans laquelle Orlan se précipite. Je voudrais qu’il comprennent que Orlan est la première a avoir sectionné les lieux-temps de l’avenir sans les dissimuler à ceux qui avancent chronologiquement.
Cette démarche terrible et magnifique n’est pas destinée à embellir ni à amocher, mais le désir pur est de changer d’image ! Comment voulez-vous que cela n’intéresse pas le cinéaste ? Pouvoir filmer l’utopie, sans trucage aucun, sans que l’impulsion donné au déclencheur du moteur de la caméra, se transforme en intrigante voyeuriste.

MA LOUPE 1993

J’aimerais que la Réplicante ne soit pas un de ces instruments plus ou moins bioniques des films de science et de fiction, ou de science-fiction farçis d’effets, ici l’effet est tout ce qu’il y a de plus naturel. En souhaitant que cette naturalité ne soit pas précipitée dans la censure de la psychanalyse , en souhaitant que Orlan ne décide elle-même de devenir sa propre mère, sa propre soeur, sa propre fille, son propre chirurgien, que le vertige des sens de l’artiste ne va pas dans la direction où je ne pourrais plus suivre la métamorphose en cours, précise et délicate .


MA "OMNIPRESENCE" 1993

Cet imaginaire me pousse à confirmer que le film devient ce documentaire de création où il n’est pas question de filmer ce qui n’existe pas, et notre cinéma se transforme en “Orlan-Vérité”, autant de fois par seconde que nécessaire. L’œuvre filmé, travail parallèle à l’œuvre de chair et d’os, sera néanmoins le support terminal. La star photogène, vidéaste de surcroît, extrayant ses créations de son stock, propose ces réalisations sur support magnétique issus de cet autre espace où de multiples Sainte-Orlan évoluent. La production de quatre films vidéographiques a vu le jour et a intégré un plafond à l’occasion de la biennale de Sydney, installation décidée par l’artiste. Les visiteurs-voyeurs ont eu l’aimable obligation de déployer leur vertèbres cervicales, finalement ces autres corps doivent souffrir un peu pour comprendre. Ils ont pu voir une étrange matière magnétique : des cellules sanguines du cœur, orchestrées à des rythmes très variés en surimpression sur les images des opérations. Le kinéscopage (transfert de l’image vidéographique sur support pelliculaire) de ces éléments s’immiscent dans la gélatine de la pellicule, perpétuant la confrontation des caméras vidéo et des caméras films du bloc-opératoire.

MA EFFETS 4 ECRANS

La photographie fixe aide, aux points d’inflexions du voyage-pelliculaire.
Cette mise en valeur des éléments vidéos, films ou photos, ainsi que les témoignages enregistrés des artistes, analystes, scientifiques, brahmanes, critiques ; obligent l’enrôlement du réalisateur-producteur dans le respect de la métamorphose à vue du réel, dans l’accompagnement strict de l’artiste transfiguré.

Stephan Oriach

MA “SELF-HYBRIDATION" MAISON EUROPEENNE PHOTO 1999